Comment surmonter les biais comportementaux en période de volatilité
Lorsque les marchés deviennent volatils, les investisseurs sont souvent soumis à des biais comportementaux qui les détournent de décisions rationnelles et orientées long terme. En instaurant des processus robustes, des outils systématiques et des mécanismes de intégrés de remise en question, il devient possible de limiter ces dérives et de transformer la discipline comportementale en véritable atout stratégique pour l’investissement.
Points clés
- Les biais comportementaux – tels que le biais de récence, l’aversion à la perte, l’inertie, les pressions sociales et la pensée de groupe – peuvent éloigner les portefeuilles d'un positionnement rationnel à long terme.
- Des cadres stratégiques, des signaux systématiques, des revues rigoureuses et des mécanismes de remise en question délibérée peuvent aider à contrer ces biais en ancrant les décisions dans des objectifs à long terme plutôt que dans le bruit du marché à court terme ou l'influence des pairs.
- En concevant délibérément des processus qui atténuent les biais, les investisseurs peuvent prendre des décisions plus cohérentes et tournées vers l'avenir, créant ainsi un avantage reproductible sur un marché incertain et concurrentiel.
1. Biais de récence : accorder une importance excessive aux dernières tendances du marché
Le biais de récence pousse les investisseurs à surévaluer les informations les plus récentes et à sous‑estimer les signaux de long terme. Concrètement, cela se traduit par une chasse aux « gagnants du moment » — comme les actions américaines après une forte progression, ou les obligations après une phase de volatilité actions. Les portefeuilles dérivent alors vers les segments qui viennent de performer, même si les valorisations sont devenues élevées ou que les perspectives de rendement à long terme se sont affaiblies. Et lorsque les marchés se retournent, beaucoup finissent par se replier vers des refuges perçus comme sûrs… mais souvent trop tard, une fois l’essentiel de la correction entériné.
Le biais de récence peut également fausser les décisions en matière de diversification. Des variations de corrélations sur de courtes périodes peuvent donner l’illusion de changements structurels durables, amenant certains investisseurs à renoncer à diversifier… au moment même où cela serait le plus crucial. L’essor des investisseurs particuliers accentue parfois ces effets : leurs flux se concentrent souvent sur quelques thèmes étroits et réagissent vivement aux dernières variations de marché ou aux narratifs du moment.
Notre approche – Pour limiter le biais de récence, nous ancrons nos décisions dans un cadre stratégique d’allocation d’actifs construit à partir d’hypothèses de marché de long terme.
Nos spécialistes en allocation d’actifs de long terme élaborent ce cadre stratégique en définissant des hypothèses de rendement, de volatilité et de corrélation sur un large univers de classes d’actifs, et en accompagnant la construction de portefeuilles optimisés selon des contraintes de risque et de performance.
En adoptant des horizons d’analyse de cinq à dix ans, nous réduisons la probabilité que les choix d’allocation soient dictés par les mouvements récents du marché plutôt que par les fondamentaux de long terme.
En privilégiant des caractéristiques structurelles de long terme plutôt que les performances récentes, nous pouvons bâtir un portefeuille largement diversifié. Ainsi, l’intégration passée d’obligations chinoises a apporté un soutien en 2022, lorsque la majorité des marchés étaient en baisse, tandis que l’exposition aux actions européennes et des marchés émergents nous a permis de tirer parti du recul de la domination des marchés américains en 2025. En prenant des hypothèses de long terme comme point de départ rigoureux pour la construction des portefeuilles, nous visons à limiter l’impact du biais de récence et à rester focalisés sur les objectifs de long terme de nos clients.
2. Aversion aux pertes : pourquoi les pertes font plus mal que les gains ne font de bien
L’aversion aux pertes conduit souvent les investisseurs à ressentir les pertes de manière beaucoup plus aiguë que les gains. Cette asymétrie psychologique peut fortement façonner la construction des portefeuilles. Les investisseurs sensibles aux pertes tendent ainsi à surpondérer la liquidité ou les obligations à faible volatilité – non parce que ces actifs optimisent les résultats à long terme (ce qui est rarement le cas), mais parce que l’évitement des pertes constitue un choix émotionnel perçu comme plus rassurant. À l’inverse, ils peuvent sous-exposer leur portefeuille aux actions ou à d’autres sources de rendement plus risquées, même lorsque ces allocations sont indispensables pour atteindre des objectifs financiers de long terme, comme la préparation de la retraite ou la transmission patrimoniale entre générations.
Notre approche – Pour atténuer la pression émotionnelle associée à l’investissement, nous adoptons une approche systématique dans nos décisions d’allocation d’actifs tactique. Nous nous appuyons sur des signaux de tendance quantitatifs afin d’identifier les opportunités et d’ajuster la structure d’un portefeuille en conséquence. Ainsi, notre signal de tendance nous a conduits à investir dans l’or en 2024 et 2025, ce qui nous a permis de bénéficier d’un rallye historique, malgré le caractère pénalisant de cette classe d’actifs sur certaines périodes passées.
Les marchés ont tendance à suivre des mouvements haussiers ou baissiers car les investisseurs réagissent souvent trop lentement aux nouvelles informations. Dans ce contexte, le signal accroît l’exposition lorsque les marchés montent et la réduit en période de repli durable. Cette discipline permet de corriger l’un des effets majeurs de l’aversion aux pertes : s’accrocher aux actifs perdants et céder trop tôt les actifs gagnants. D’un point de vue comportemental, elle aide les investisseurs à limiter les réactions impulsives et à rester fidèles à leur stratégie de long terme.
3. Biais du statu quo : comment l’inertie façonne les allocations
Le biais du statu quo (ou effet par défaut) désigne la tendance à conserver les choix établis plutôt qu’à remettre activement en question ses décisions. En allocation d’actifs, il se traduit par une inertie des portefeuilles : les investisseurs maintiennent des pondérations proches de l’existant, même lorsque l’environnement d’investissement et les opportunités changent.
Les portefeuilles par défaut jouent aussi un rôle d’ancrage psychologique. S’en écarter peut-être perçu comme risqué, voire irresponsable, même lorsque d’autres allocations sont clairement mieux adaptées à l’environnement d’investissement. Par souci d’économie cognitive, les investisseurs peuvent renoncer à réexaminer leur allocation, laissant les portefeuilles se déconnecter progressivement des conditions de marché. Il en résulte des allocations statiques qui contraignent le potentiel des portefeuilles et les empêchent de saisir les opportunités offertes par les dislocations de marché et les anomalies de valorisation.
Notre approche – Les processus mis en œuvre au sein des deux piliers de notre offre Multi-Actif – les philosophies fondamentale et quantitative – ont été spécifiquement conçus pour lutter contre l’inertie :
- Notre approche fondamentale s’appuie sur une recherche approfondie et un processus de revue discipliné visant à challenger en permanence les allocations. Le comité d’investissement Fundamental Multi Asset (FMAIC) se réunit chaque semaine pour analyser les nouvelles informations de marché, dans un cadre favorisant l’actualisation et le débat des convictions. Les préférences par classe d’actifs, formalisées à travers un mécanisme de notation et de vote, sont volontairement exprimées de manière marquée afin de refléter pleinement les convictions et de limiter le biais en faveur des allocations par défaut ou d’un excès de prudence.
- Notre approche quantitative met en œuvre les idées de façon systématique et les ajuste en fonction de l’évolution des conditions de marché. Ces outils sont conçus comme des cadres dynamiques, régulièrement réévalués afin de rester pertinents quels que soient les régimes. Ainsi, notre modèle quantitatif de suivi de tendance intègre un mécanisme de retour à la moyenne, destiné à limiter les excès d’exposition en fin de cycle, en abaissant le niveau de risque lorsque les valorisations deviennent excessives.
4. Comportements moutonniers : la pression de se conformer aux portefeuilles « standards »
Les êtres humains sont par nature des décideurs sociaux, et l’allocation d’actifs ne fait pas exception. Les normes sociales – ce qui est perçu comme courant, acceptable ou « normal » – orientent fortement les choix de portefeuille. Qu’ils soient particuliers ou institutionnels, les investisseurs tendent à s’aligner sur les pratiques de leurs pairs, collègues ou leaders du secteur, en se focalisant le plus souvent sur les derniers titres de presse, les classes d’actifs dominantes et les performances récentes. Ce mécanisme favorise les comportements moutonniers, accroissant le risque de positions surchargées et de valorisations excessives. À l’inverse, conserver des actifs délaissés peut s’avérer socialement inconfortable, même lorsque leurs valorisations offrent des points d’entrée attractifs.
Ces mécanismes de normes sociales sont accentués par certaines caractéristiques structurelles des marchés contemporains. Le recours massif aux indices de référence encourage une convergence vers des expositions communes. De plus, l’essor de l’investissement passif canalise les capitaux vers des actifs déjà en expansion, renforçant les gagnants récents et contribuant potentiellement à l’amplification des comportements moutonniers et des situations de surconcentration.
Notre approche – Pour neutraliser l’influence des normes sociales, nous avons mis en place un groupe de travail dédié, la Trade Library, dont l’objectif est d’identifier des opportunités peu consensuelles. Toute position intégrée à cette bibliothèque doit reposer sur une justification d’investissement clairement établie, être effectivement implémentée dans au moins un portefeuille et demeurer cohérente avec la vision macroéconomique de la société.
La Trade Library encourage les gérants à s’éloigner des segments de marché les plus consensuels et à évaluer si des opportunités moins fréquentées peuvent améliorer l’équilibre des portefeuilles. Parmi les exemples de transactions figurent : (i) l’identification, dès juillet 2021, d’actions de sociétés minières aurifères fortement sous‑évaluées, avec une exposition conservée jusqu’à la reprise observée en 2025 ; et (ii) une stratégie de valeur relative consistant à prendre une position acheteuse sur les obligations souveraines australiennes et vendeuse sur les obligations souveraines sud‑coréennes, fondée sur l’analyse du groupe de travail mettant en évidence des perspectives budgétaires et de taux divergentes (juin 2025).
5. Pensée de groupe : le risque d’une prise de décision fondée sur le consensus
La pensée de groupe survient lorsque la recherche du consensus prend le pas sur l’analyse critique au sein des instances de décision. Dans le cadre de l’investissement institutionnel, elle peut entraîner des distorsions importantes dans les choix d’allocation d’actifs : adoption d’expositions « tendances », sous‑appréciation des scénarios de baisse et évaluation insuffisante des risques.
Pour être efficacement maîtrisé, ce biais nécessite d’introduire délibérément des mécanismes de contradiction dans la prise de décision. En se référant prioritairement aux objectifs de long terme plutôt qu’au consensus dominant, il devient possible de préserver la cohérence et l’intégrité de la stratégie d’investissement.
Notre approche – Le FMAIC est structuré de manière à contrer activement le risque de pensée de groupe. Un membre du comité se voit attribuer le rôle d’« avocat du diable », avec pour mission de challenger les convictions collectives. Par ailleurs, le dispositif repose sur des enquêtes, des procédures de vote formalisées et des apports indépendants issus d’autres pôles de la société, tels que l’équipe interne d’économistes et la table de trading.
Conclusion : la discipline comportementale comme avantage concurrentiel
Les biais comportementaux sont inhérents à toute prise de décision : aucun investisseur, qu’il soit individuel ou institutionnel, n’y échappe totalement. Le véritable risque ne tient pas à leur présence, mais au fait de les laisser influencer les décisions sans en avoir conscience. L’ensemble des biais évoqués ci‑dessus peut ainsi éloigner l’allocation d’actifs d’une logique d’optimisation rationnelle de long terme, au profit de choix émotionnellement confortables, mais financièrement inefficaces.
La bonne nouvelle est que chacun de ces biais peut être maîtrisé grâce à une architecture de processus soigneusement pensée, reposant sur des règles explicites et un cadrage clair. En combinant allocation stratégique et allocation tactique, les investisseurs peuvent équilibrer objectifs de long terme et opportunités à court terme. Des revues régulières des processus d’investissement renforcent leur solidité et leur pertinence dans le temps. Enfin, un processus efficace doit encourager une réflexion indépendante — parfois non consensuelle — et intégrer des mécanismes formels de contradiction. L’application de ces principes permet de s’assurer que les portefeuilles restent guidés par des objectifs de long terme, plutôt que par des réactions émotionnelles de court terme.
Dans un environnement caractérisé par une incertitude durable et une concurrence intense pour la performance, la discipline comportementale dépasse le cadre de la psychologie : elle constitue un levier d’avantage compétitif tangible et reproductible en matière d’investissement.