Notre approche de l'investissement durable
Autonomie stratégique : un nouveau moteur de croissance en Europe
Les récents chocs géopolitiques ont mis en évidence les vulnérabilités dans les domaines de l’énergie, des chaînes d’approvisionnement et des technologies critiques, accélérant la quête d’autonomie stratégique. En Europe, cette dynamique crée selon nous, les conditions propices à l’émergence de nouvelles opportunités d’investissement intersectorielle.
Points clés
- L’autonomie stratégique s’impose comme un thème d’investissement de fond, porté par les enjeux de productivité et de croissance.
- L’Europe est relativement bien positionnée, avec un soutien politique fort et une réserve d’épargne importante pour financer ces investissements.
- Les opportunités sont nombreuses et couvrent les secteurs de l’énergie, de la défense, de la santé et des infrastructures numériques.
- Pour les investisseurs, la priorité est la résilience, avec une exposition à des moteurs à long terme tels que la réindustrialisation et la relocalisation régionale.
L’autonomie stratégique repose sur la capacité à préserver l’accès à des ressources, infrastructures, et technologies essentielles. Loin d’entraîner un isolement économique ou un protectionnisme, elle constitue une voie permettant de soutenir la croissance grâce à la diversification, à l’innovation et au renforcement des capacités stratégiques.
Cette dynamique se traduit par le fait que l’innovation, l’autonomie et la résilience sont devenues les pierres angulaires de la stratégie de la Commission européenne (CE) en faveur de la stabilité économique et de la compétitivité à long terme.1 Les récents événements géopolitiques ont encore renforcé l’urgence et l’opportunité de soutenir la croissance durable de l’Europe.
Le nouvel axe d’investissement européen
Le champ des opportunités économiques s’élargit, porté par l’essor des fonds d’investissement européens dédiés aux thématiques d’autonomie (voir illustration). Investir dans l’autonomie offre également une exposition à des thèmes transversaux tels que la diversification et la dédollarisation.
Nous estimons que l’Europe est bien placée pour financer des solutions face à des défis majeurs comme l’accès à des médicaments innovants ou la protection contre les chocs énergétiques. Elle dispose notamment d'environ 10 000 milliards d’euros d'épargne des ménages, aujourd’hui majoritairement investis dans des dépôts bancaires à faible rendement.2 L’Union européenne, (UE) souligne également que le sous-développement des systèmes de retraite par capitalisation et les défis futurs de financement des retraites s’expliquent en partie par un faible niveau d’investissement dans toute la région.3 Mobiliser ne serait-ce qu’une partie modeste de cette épargne vers des investissements productifs pourrait à la fois contribuer aux priorités stratégiques européennes et renforcer la soutenabilité de long terme des systèmes de retraite.
Notre approche d’investissement s’articule autour de huit domaines clés dans lesquels le renforcement des capacités, l’alignement des politiques publiques et la mobilisation des ressources pourraient influencer de manière significative la compétitivité, la résilience et la sécurité de l’Europe (voir notre article précédent).
Bien qu’ils soient présentés séparément, ces facteurs sont étroitement interdépendants, et contribuent à structurer un cadre d’investissement diversifié en faveur de l’autonomie stratégique et de la souveraineté européenne.
Figure 1 : Huit facteurs de la souveraineté européenne*
* La souveraineté désigne traditionnellement la capacité d’un pays à agir de manière indépendante dans des domaines clés. Aujourd’hui, ce concept évolue vers un thème plus large, ayant une incidence financière significative, axé sur l’autonomie et la résilience
Source : « Sovereignty – how it’s shaping sustainable investing », Allianz Global Investors Sustainability Research, 2025
L’opportunité d’investissement
Un récent rapport de Barclays Equity Research souligne que les fonds thématiques axés sur la géopolitique, couvrant la sécurité, la déglobulisation et les thèmes d’investissement régionaux, avaient enregistré la plus forte progression en termes d’encours sous gestion au premier trimestre 2026. L’autonomie stratégique s’inscrit de plus en plus dans les engagements de dépenses publiques, les initiatives de politique industrielle, les mesures de soutien réglementaires et les dépenses d’investissement du secteur privé. Pour les investisseurs, cela offre une exposition à des moteurs de croissance structurels à long terme dans plusieurs secteurs. Nous présentons ci-dessous les opportunités d’investissement liées aux huit facteurs mentionnés précédemment :
Énergie
Dès les premiers jours du conflit dans le détroit d’Ormuz, nous avions souligné l’urgence de l’impératif stratégique que représente l’autonomie énergétique. Il est difficile de quantifier dans quelle mesure ce conflit a davantage mis en lumière la vulnérabilité structurelle de l’approvisionnement énergétique de l’économie européenne, mais il renforce l’idée selon laquelle l’autonomie énergétique reste un pilier central de l’autonomie stratégique.
La politique énergétique européenne reflète de plus en plus un équilibre pragmatique entre accessibilité financière, compétitivité, décarbonisation et sécurité de l’approvisionnement. Le système énergétique de la région s’étend au-delà de la simple disponibilité de la production renouvelable pour englober une base industrielle plus large comprenant l’ingénierie, les solutions d’efficacité énergétique, la connectivité au réseau, les infrastructures et le stockage. Cela permettra une diversification, mais favorisera également l’interconnectivité des différents systèmes énergétiques. La Commission européenne estime les besoins annuels d’investissement dans la transition énergétique entre 660 et 695 milliards d’euros jusqu’en 2040.4
Défense
Les tensions géopolitiques ont accéléré les investissements dans la défense. Morningstar estime que l’objectif de dépenses de défense de référence européen, en pourcentage du PIB, passera de 2,3 % en 2025 à plus de 4,5 % en 2035 – ce qui se traduira par une augmentation des dépenses effectives d’environ 380 milliards d’euros à plus de 1 100 milliards d’euros5. L’objectif officiel de l’OTAN, fixé à 5 % du PIB d’ici 2035, comprend :
- 3.5 % pour la défense de base – cela inclut l’amélioration des capacités et la préparation des systèmes de combat terrestres, navals et aériens, des technologies géospatiales, des systèmes autonomes et la préparation à la transformation numérique.
- 1.5 % pour les infrastructures de sécurité au sens large – cybersécurité, résilience numérique et systèmes avancés de données et de surveillance.
Les opportunités liées à l’autonomie dans le domaine de la défense s’étendent au-delà des maîtres d’oeuvre traditionnels pour englober un écosystème plus large de technologies habilitantes et de fournisseurs critiques.
Santé
Les systèmes de santé constituent des infrastructures critiques au niveau national6, jouant un rôle essentiel dans la continuité économique, la productivité, la capacité de réponse aux crises. L’OCDE a souligné ce point dans son rapport «“La santé, un impératif économique”» tandis que le Forum économique mondial a mis en garde contre la hausse des coûts de santé et les pertes en vies humaines liées au changement climatique.7
La résilience du secteur de la santé est désormais perçue comme un enjeu de productivité autant que de santé publique.
La participation au marché du travail, le vieillissement démographique et la gestion des maladies chroniques sont autant de facteurs déterminants pour la compétitivité économique à long terme.
En Europe, des initiatives phares en matière d’investissement dans la santé, telles que le programme EU4Health, Horizon Europe et l’Espace européen des données de santé, visent à renforcer des infrastructures de santé à la fois résilientes et numériques. Des mesures telles que la loi sur les biotechnologies, le plan « Safe Hearts » et la législation pharmaceutique mettent l’accent sur l’innovation médicale. Le secteur pharmaceutique européen des médicaments hors brevet et génériques est fortement exposé aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement, car il dépend des principes actifs provenant d’Asie. Une approche pour y remédier est la proposition de loi européenne sur les médicaments essentiels, qui vise à garantir la disponibilité des médicaments essentiels en gérant les pénuries et en relocalisant la production.8 L’Europe poursuit également la réglementation des médicaments biosimilaires, ce qui permet à la fois une plus grande résilience et des économies sur les dépenses du système de santé.
Technologie
Le secteur technologique européen est désormais estimé à 4 000 milliards d’euros – soit 15 % du PIB européen – et regroupe près de 40 000 entreprises technologiques financées.9 Cela reflète non seulement l’ampleur, mais aussi la profondeur du tissu technologique européen.10
Dans son programme stratégique « Décennie numérique 2030 », l’UE définit la transformation numérique à travers quatre piliers : les infrastructures numériques, la numérisation des entreprises, les services publics numériques et les compétences numériques. L’objectif est de garantir et de consolider la croissance économique et industrielle ainsi que la création de valeur grâce à une infrastructure numérique européenne dotée d’investissements importants, sécurisée et hautement connectée.
Le pilier de l’infrastructure numérique est au coeur de la politique européenne. Outre le leadership en matière d’innovation, son importance stratégique réside notamment dans le développement, l’exploitation et la sécurisation de l’infrastructure numérique nécessaire à l’économie moderne et aux services publics. Les opportunités technologiques ne se limitent pas à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs. Nous voyons également une valeur stratégique dans l’infrastructure numérique, les logiciels industriels, la cybersécurité, les technologies cloud, l’automatisation, la connectivité et les solutions de gestion des données.
Résilience climatique
La pression croissante sur les ressources en eau, les perturbations de l’agriculture, les dommages causés aux infrastructures et les impacts sanitaires mettent en évidence l’urgence d’investir dans l’adaptation climatique pour préserver la résilience économique. Il est désormais essentiel de s’adapter non seulement aux hausses de température déjà observées, mais aussi aux scénarios futurs, en complément des efforts d’atténuation du changement climatique. Comme souligné dans notre article sur les risques climatiques physiques, cette dynamique s’accompagne de plusieurs constats majeurs : en 2024, l’Agence européenne pour l’environnement a alerté sur le fait que l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement, avec des conséquences potentielles sur l’énergie, l’alimentation, les infrastructures, les ressources en eau, la stabilité financière et les systèmes de santé.
La Commission européenne estime qu’environ 70 milliards d’euros par an sont nécessaires pour l’adaptation au changement climatique jusqu’en 2050, notamment pour les infrastructures, les écosystèmes et la sécurité alimentaire. Elle identifie la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne comme les pays ayant les besoins d’adaptation les plus importants.
Par ailleurs, le déficit annuel d’investissement dans le secteur de l’eau atteint environ 23 milliards d’euros en Europe,11 malgré un leadership mondial du continent dans les technologies de l’eau, représentant 40 % des brevets.12
L’autonomie stratégique, autrefois simple aspiration politique, devient un thème économique et d’investissement déterminant pour l’Europe. Le renforcement de la résilience dans les domaines de l’énergie, de la santé, des infrastructures numériques, des capacités de défense et de l’adaptation au changement climatique nécessitera un déploiement soutenu de capitaux sur les marchés publics et privés. Pour les investisseurs, cela ouvre un champ d’opportunités large et diversifié, aligné sur les grandes tendances structurelles les plus importantes qui façonneront la compétitivité, la sécurité et la prospérité futures de l’Europe. L’accent est désormais mis sur les domaines où l’innovation, le soutien politique et les capitaux peuvent se conjuguer pour développer les capacités dont l’Europe aura besoin au cours des décennies à venir.
1. Commission européenne, LIFE : stimuler l’innovation, l’autonomie et la résilience pour une Europe compétitive, mai 2026
2. Commission européenne, « Union de l’épargne et de l’investissement : de meilleures opportunités financières pour les citoyens et les
entreprises de l’UE », mars 2025
3. Commission européenne, Le rapport Draghi sur la compétitivité de l’UE, septembre 2024
4. Commission européenne, Investissements dans les énergies propres, 2026
5. Conseil européen, La défense de l’UE en chiffres, 2026
6. Allianz Global Investors, Santé : investir dans la résilience, mai 2026
7. Forum économique mondial, « L’Europe paie pour se rendre malade – et la facture de santé le prouve », mai 2026
8. Conseil européen, « Nouvelles règles pour les médicaments essentiels dans l’UE », 2026
9. Invest Europe, État des lieux de la technologie européenne 2025, Une feuille de route pour stimuler la croissance, novembre 2025
10. État des technologies européennes 25 Le moteur des talents en Europe, 2026
11-12. Commission européenne, Questions et réponses sur la stratégie de résilience hydrique, juin 2025
13. FEFAC, DÉCLARATION COMMUNE : Un programme ambitieux en matière de compétitivité de l’UE doit placer l’avenir de la filière agroalimentaire européenne au coeur de ses priorités, 2026